Niki de Saint Phalle

 
 

 

Pour la nouvelle saison 2014-2015, les Galeries Nationales du Grand Palais ouvre leurs portes sur la rétrospective de l'oeuvre d'une femme. Enfin !

Une femme hors du commun, autodidacte, déterminée, avec un désir absolu d'émancipation dans son art et dans sa vie face à la constante domination du genre masculin ; il s'agit de Niki de Saint Phalle.

 

Niki de Saint Phalle, mars 1953, photographie de Robert Randall

Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle (1930-2002), dite Niki de Saint Phalle * est née le 29 octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine. Elle est la fille de Jacqueline Harper, de nationalité américaine et de André de Saint Phalle, un Français, propriétaire avec ses six frères d'une banque américaine qui fait faillite en 1930.

*Sa mère la rebaptise Niki en 1934. C'est son père qui a voulu la nommer Agnès en souvenir de la première jeune fille qu'il a aimée.

Marie-Agnès rejoint ses parents aux Etats-Unis en 1933 après avoir passé deux ans dans la Nièvre chez ses grands-parents paternels. Cette première distance avec sa mère marque pour toujours l'enfant. Pendant sa grossesse, Jacqueline Harper a eu connaissance de l'infidélité de son mari et a rejeté le nouveau-né. A partir de 1936, à New York, Niki fréquente plusieurs écoles sans jamais trouver la stabilité. Elle suit des études secondaires jusqu'en 1947 sans conviction, ses proches ne l'encouragent pas : une fille n'est pas destinée à travailler mais à se marier selon l'usage de la classe privilégiée américaine dans laquelle elle vit.

En 1948, elle commence le métier de mannequin pendant huit ans afin de se libérer financièrement et ainsi rompre avec le parcours tout tracé d'une jeune fille de "bonne famille". Puis en 1949, Niki se marie avec Harry Mathews, encore au service militaire, qui est attiré par la musique. Selon la mentalité de l'époque, il faut "se marier jeune". Le jeune couple aura deux enfants : Laura née en 1951 et Philip en 1955. Niki laissera en 1960 l'éducation de ses enfants à leur père afin de se consacrer sans limites à sa création. Elle culpabilisera énormément de cet abandon mais inversement, elle ne peut faire autrement pour se réaliser pleinement. A l'époque, il y a très peu de femmes artistes. Ce sont surtout des hommes qui ont toute liberté pour se consacrer à leur art. Niki pense que si elle ne fait pas comme eux, en sacrifiant sa vie privée, elle n'aura aucune chance de sortir de l'ombre.

Niki est un être indépendant, révoltée contre la société, contre la domination de la femme particulièrement. Après son mariage, elle voyage beaucoup, aime les rencontres mais aussi s'intéresse à l'histoire de l'art en fréquentant de nombreux musées. C'est alors qu'en 1953, lors d'une dépression nerveuse, elle est hospitalisée à Nice pendant six semaines. Elle subit une série d'électrochocs, un traitement à l'insuline et les médecins lui conseillent de se tourner vers la peinture.

En septembre 1954, Niki, Harry et leurs enfants s'installent dans un village d'artistes sur l'île de Majorque, c'est une vie très libre, prémices du mouvement hippy. Elle peint des portraits de famille révélant cette existence bourgeoise trop étroite qu'elle a fuit.

Family Portrait 1954-1955 Hanovre

A Barcelone, Niki découvre cette même année les architectures extraordinaires d'Antoni Gaudi. L'idée de la cathédrale appelant à la créativité de plusieurs artistes et surtout le parc Güell deviennent pour elle un sujet d'inspiration.

En 1957, la famille s'installe à Paris. Niki rencontre des artistes déterminants pour elle. Jean Tinguely, Eva Aeppli et Brancusi. Elle fréquente le Louvre et apprend l'art au regard des artistes. Lors d' expositions, elle admire Klee, Matisse, Picasso et Rousseau. Elle essaie de se faire petit à petit des relations artistiques personnelles.

Vers la fin des années 1950, l'artiste se tourne vers la représentation de paysages fantastiques.

Bateau 1956-1958 Hanovre, Sprengel Museum

(Huile, couvercles, fragments de poterie sur contreplaqué)

 

Nightscape 1956-1958 Hanovre, Sprengel Museum

(Huile, peinture, plâtre, cailloux, grains de café, fragments de poterie, crâne de petit animal sur porte en bois et contreplaqué)

L'art du Trecento l'a sensibilisée. Le travail des Siennois, tels que Bartolo de Fredi, d'Ambrogio, de Pietro Lorenzetti et de Simone Martini est visible à la façon dont Niki juxtapose et étage plusieurs scènes narratives.

Bateau et Nightscape nous offrent des vues de mers, de montagnes mais aussi de campagnes et de villes. Ce sont des paysages fantastiques dotés de couleurs variées, se découpant sur des ciels très noirs parsemés de points lumineux. C'est l'univers entier que l'artiste offre à notre regard.

A droite de Bateau, un enfant joue avec un cerf-volant qui relie la terre au ciel. A cette sérénité s'ajoute un chemin qui nous conduit à une montagne en passant par un paysage composé de plantes, d'une maison et d'animaux, éléments de cet univers. Mais un profond malaise s'installe dans cette vision. A l'extrême droite de l'enfant, un monstre est présent et semble l'observer. C'est une araignée : cherche-t-elle à attaquer l'enfant ou à le protéger ? Elle fait partie de ce bestiaire fabuleux avec le dragon, que Niki de Saint Phalle installe dans ses oeuvres qui rappelle le traumatisme subi à l'âge de onze ans par le viol du père.

Dans Nightscape, le chemin nous conduit vers la montagne, au-delà de la limite du paysage, ce qui nous donne l'impression de flotter dans l'espace. Ce sentiment étrange est accentué par l'aspect très sombre des ciels qui constituent une menace pour nous, petits individus dans cette immensité. L'artiste a utilisé des couvercles de boîtes de peinture vides qui figurent les constellations et les planètes mais aussi des cailloux, des débris, des pierres semi-précieuses, des grains de riz afin de donner du relief à la peinture.

 

 

Sans titre (Abstract à la Jackson Pollock) 1959 Santee, Niki Charitable Art Foundation

Peinture, perles, boutons, coquillages, etc... sur porte en bois

Ce fragment de porte peint à la Jackson Pollock, dont elle s'est beaucoup inspirée, représente un univers assez sombre d'où se détachent des tons clairs et des nuées de couleurs. Ils sont constitués de perles, de boutons, de coquillages qui apportent un relief. Aucune narration et cette absence met en valeur les éléments de dripping* présents dans l'oeuvre. Ce mode de représentation complètement libérée envahit entièrement l'espace pictural, se rapprochant du all-over. Il permet à l'artiste d'avancer vers un nouveau mode de création.

*dripping : superpositions de plusieurs couleurs d'un même spectre sur des surfaces horizontales originales mais aussi sur une toile. Il résulte du all-over*.

*all-over : répartition plus ou moins uniforme d'éléments picturaux sur toute la surface d'un tableau. Ce terme est apparu en 1948 mais cette façon de procéder existait déjà au début du XXe siècle notamment dans l'oeuvre d'Egon Schiele.

"Je n'étais pas pressée de montrer mes tableaux au public. J'étais en train d'expérimenter et j'avais assez de temps. Il me semblait que je devais d'abord apprendre à donner un semblant d'ordre poétique au chaos toujours menaçant. Ce dernier se manifestait par une peur de l'obscurité, la peur de sombrer de nouveau dans la folie et de perdre la raison, même si, depuis cette époque, je n'ai plus jamais été internée dans une clinique psychiatrique". Niki de Saint Phalle

 

Autoportrait vers 1958-1959 Santee, Niki Charitable Art Foundation

Peinture et objets divers (galets, grains de café, fragments de vaisselle, etc.) sur bois

A la fin
de ces années 1950, Niki de Saint Phalle expérimente plusieurs formes artistiques comme nous venons de le constater mais aussi s'analyse et se confronte à la vue du spectateur.

"Le seul autoportrait que j'ai jamais créé est composé de débris de vaisselle collés sur une toile, à vrai dire j'y parais d'une certaine façon effrayante." Niki de Saint Phalle

La figure est tronquée au niveau des hanches et apparaît un peu sévère. Le regard est tourné vers l'extérieur accentué par des yeux cernés de noir. Niki se régale dans l'utilisation de matériaux divers tels les débris de céramique multicolores utilisés pour le buste. Des grains de riz et de café sont là pour donner du relief au visage. On constate dans cette vision, de l'artiste représentée, une femme qui souffre : l'utilisation de la couleur rouge sur les joues et le menton est à l'imitation du Christ de douleur. Cette figure entourée du dripping important nous apparaît tourmentée et isolée. C'est à cette période qu'elle se sépare de Harry Mathews pour mener une vie d'artiste sans contrainte familiale.

 

Night Experiment vers 1959 Hanovre, Sprengel Museum

Peinture, plâtre et objets divers sur contreplaqué

Le changement de vie de Niki l'amène petit à petit vers des compositions où la violence est omniprésente. Ce sont des outils qui sont répartis sur le fond blanc du tableau surmonté d'une nuit obscure. Ces teintes opposées accentuent l'atmosphère inquiétante de cette vision.

Paysage de la mort (collage) 1960 Hanovre, Sprengel Museum

Chez l'artiste, cette violence fait partie intégrante d'elle-même. Elle l'a connue dans son enfance et elle aussi présente dans le monde. De présenter des objets associés à la violence et ainsi de les nommer, lui permet peut-être de l'exorciser et de s'en libérer petit à petit.

 

Depuis 1952, Niki, son mari Harry et leur fille Laura étaient en France. Ils avaient fui la pesanteur de l'Amérique de Mc Carthy qui représentait pour eux la violence politique. Jusqu'en 1959, le couple mène la vie d'artistes américains bohèmes à Paris. Pendant ces années, Niki connaîtra de nombreux artistes américains qui la formeront : Hugh Weiss son mentor, qui pratique une peinture figurative inspirée de Dubuffet, Klee, Wols. John Ashbery, poète et critique d'art, fidèle de Niki, encourage les artistes américains installés à Paris.

Elle s'intègre à ce groupe américain qui loge impasse Ronsin où elle rencontre Jean Tinguely. Ils ont un point commun, ils sont tous les deux passionnés par Marcel Duchamp et attirés, comme les autres, par Max Striner qui prône la rébellion plutôt que la révolution. Ce milieu se renouvelle à partir de 1959 grâce au développement des transports aériens qui, devenant plus nombreux, seront moins coûteux.

Une nouvelle forme d'expression voit le jour :

- grâce à l'emploi d'objets de récupération

- de l'utilisation de procédés mécanistes

- du développement du happening (événement artistique publique)

Niki de Saint Phalle participe pleinement à ce mouvement où elle se sent très à l'aise grâce à sa double nationalité et à son bilinguisme. Mais les événements improvisés de ces Nouveaux Réalistes associés un temps aux néo-Dadas reçoivent une critique mitigée. Ce groupe cessera en 1962 mais aura permis à Niki de Saint Phalle de se faire connaître des artistes américains et par la même d'exposer lors de ses passages aux Etats-Unis.

 

Peu à peu, la femme à la carabine entre en scène.

En 1961, c'est par la télévision encore en noir et blanc, que les Nouveaux Réalistes conduits par Pierre Restany vont faire connaître les tirs à la carabine de Mme de Saint Phalle. Le vendredi 21 avril 1961, les images montrent Niki posant des poches de peinture, de plâtre ainsi que des oeufs sur un panneau. Elle prend une carabine et s'applique à tirer sur ces poches dont le contenu se répand sur le panneau et ainsi un curieux mélange de coulures de différentes couleurs s'invitent à créer une oeuvre d'art.

Niki de Saint Phalle au cours d'une séance de tir impasse Ronsin, 15 juin 1961

Photographie de Shunk-Kender

Pierre Restany en accueillant Niki dans ce groupe très masculin des Nouveaux Réalistes, comprend son geste créateur mais aussi montre combien l'oeuvre de cette artiste est différente de celle des autres femmes : absence d'anecdote et de sentiment dans le tableau. Il est conscient de se servir de Niki pour faire connaître son mouvement d'avant-garde qui a des difficultés à s'implanter.

Grand Tir 1961 Collection particulière Paris

Tir à volonté 13-14 juillet 1961, abbaye de Roseland

Collection particulière

Même si les articles des journaux parlent de "démesure", de "possession", Niki aura désormais la possibilité de s'exprimer sur ses intentions et sur sa vision de la femme dans la société, elle s'est faite désormais remarquer. Ces nombreuses questions sur la place des femmes anticipent de cinq ans les mouvements féministes en France.

Elle se retrouve au premier plan de la scène artistique internationale grâce à ses tirs que l'on peut considérer comme un mélange de jeux et de violence. Les événements politiques de l'époque, guerre du Vietnam et d'Algérie, sont aussi présents dans tous les esprits.

Old Master 1961 Collection particulière

Peinture, plâtre et grillage dans un cadre ancien

Ce qui diffère de son parcours des années 50, c'est la possibilité donnée au spectateur de créer puis de détruire une oeuvre. Pourquoi tant de violence investie dans une oeuvre d'art ? L'artiste s'ouvre au public, sa violence est le rappel de celle de son père envers elle mais aussi de celle des photographes de mode la mitraillant pour les premières pages des magazines.

A partir de 1963, des expositions lui sont consacrées dans les grande capitales. Elle est sûrement la femme artiste la plus célèbre du moment.

 

 

Avec les Accouchements, à partir du début des années 1960 et les Nanas, Saint Phalle laisse tomber la violence précédente. Ces deux thèmes lui permettent de raconter la féminité.

Accouchement rose 1964 Stockholm , Moderna Museet

 

Peinture, jouets, objets divers, grillage sur panneau de bois composent cette figure féminine qui semble expulser une poupée. C'est un assemblage d'objets en parfait désaccord qui semble effrayant, l'expression du visage en atténue un peu l'intensité. Même si l'artiste est passée à autre chose, laissant tomber la violence des tirs, la multitude d'objets hétéroclites rassemblés ici exprime une tout autre violence.

De façon, là aussi brutale, Niki de Saint Phalle passe vers la fin des années 1960 du cauchemar précédent à la joie.

En 1965, après avoir assisté au cours de danse de sa fille Laura et regardant les enfants bouger, Niki réalise ses premières Nanas, femmes énormes aux couleurs vives et gaies. Elle les fabrique avec des morceaux de tissu ou avec des écheveaux de laine collés (hommage à la culture féminine selon elle) sur une carcasse de treillage métallique, puis en résine ou en plâtre peint et en polyester peint à partir de 1968. Elles font plus de deux mètres de hauteur et portent les prénoms de sa soeur, Elizabeth mais aussi de ses amies, Bénédicte, Clarice. Les premières Nanas de Niki de Saint Phalle sont de couleur noire. Au-delà de la libération féminine, l'artiste qui a été marquée pendant son enfance américaine par la domination de l'homme blanc, rend hommage à toute la société noire.

Elle évoque dans ses livres la honte qu'elle éprouvait face à la façon dont étaient maltraités les Noirs. Le 7 mars 1965, six cents manifestants marchent de Selma en Alabama à Montgomery pour obtenir des droits civiques en faveur de la population noire. Ils sont durement réprimés par la police locale. Cet événement marque le début de la revendication du Black Power.

Black Rosy ou My Heart 1965, Santee Charitable Art Foundation

 

Elisabeth 1965, Strasbourg musée d'Art moderne et contemporain

Résine synthétique sur armature métallique 230x90x146 cm

Dans sa première vision des Nanas, Saint Phalle associe leur conception à la grossesse de son amie Clarice Rivers. Elle la transpose ici sur Elisabeth mais les autres, même si elles sont monumentales, ne sont pas enceintes.

 

Nana danseuse noire vers 1968, polyester peint Collection particulière

 

Au-delà de ce contexte très dur, d'autres Nanas apparaissent de caractère plutôt burlesque et se distinguent par un corps aux lignes stylisées et par la polychromie.

Dancing Nana, Anna 1966 Collection particulière

Papier collé peint, grillage, sur socle de Jean Tinguely

A partir de 1967, Niki de Saint Phalle peint ces femmes avec de la peinture polyester aux couleurs vives qui évoquent la culture Pop. Ces Nanas colorées constituent une tribu d'amazones sexuelles et maternelles. "Elles affichent le pouvoir de l'Autre marginalisé blanc aussi bien que noir, à travers les plaisirs de leur corps". Objets de rejet aussi bien que d'adoration, ces Nanas projettent dans l'art des années 1960 une révolution féministe où des femmes ne sont plus soumises dans un monde patriarcal et veulent afficher librement leur sexualité.

Les trois Grâces 1995-2003 Santee, Niki Charitable Art Foundation

Polyester, mosaïque de miroirs

C'est une parodie féministe pop des Trois Grâces qui réunit trois gigantesques Nanas en polyester et mosaïques qui exécutent un pas de danse. Elles dansent pour célébrer la joie de vivre. Grâce à l'art, Saint Phalle centre sa critique sur la place de la femme dans la société patriarcale. Elle évoque la peur de devenir comme sa mère qui voulait former sa fille dans sa lignée, être une femme soumise. La femme est figurée comme objet d'agression et de désir dans les Accouchements et les Nanas. Mais les Nanas sont aussi "des véhicules joyeux d'une sexualité authentiquement féminine y compris maternelle". Par ses oeuvres, "Saint Phalle a
libéré le corps maternel du silence où le maintenait la culture phallocentrique occidentale".

Les Nanas aux corps énormes avec de petites têtes ont souvent été comprises comme une vision régressive de la femme. Alors, que par leurs excès féminins, elles cherchent à valoriser le féminin. Ces sculptures monumentales transforment le corps féminin en une silhouette informe mais sexuée qui bouleverse l'idéal de la beauté féminine de l'époque et revendique le bonheur des femmes pour les femmes. L'artiste a souvent expliqué que les Nanas étaient une sorte d'antidote aux malaises de la civilisation provoqués par les réalisations de l'homme : bureaucratie et technologie, guerre et menace nucléaire, pauvreté et famine. Les Nanas sont des signes révolutionnaires d'une féminité libérée et libératrice du quotidien. Elles en sont la représentation joyeuse et bientôt démocratique lorsqu'elles apparaissent sur la place publique en "street art pour tous" dans le but de rendre vivable la vie dans les villes. Mais le caractère décoratif des Nanas n'a pas encore dominé la dimension subsersive qu'elles reflètent. On peut citer trois Nanas, dites "les Trois grâces", réalisées pour la ville de Hanovre en 1974 qui ont suscité des réactions, à la fois de rejet et d'adoration déclenchant une véritable guerre civile d'opinions. Les Nanas avaient provoqué l'éveil des sens véhiculé par leurs couleurs, leur aspect amusant et leur érotisme. Niki se Saint Phalle savait qu'en les affublant de ces corps sensuels, elle leur donnerait une dimension provocatrice qui ferait parler d'elles et ouvrirait le regard sur une autre vision de la femme.

 

 

Dès la fin des années 1950, Niki de Saint Phalle a réfléchi à représenter un corps à l'échelle architecturale, trois mètres de long. Il verra le jour en 1966 sous la forme d'un corps féminin qui absorbe les autres corps. C'est Hon, (Elle) en suédois, la plus grande des Nanas, conçue par Saint Phalle aidée de Jean Tinguely et de Ultvedt pour le Moderna Museet. C'est la représentation de la femme comme objet sexuel qui force les hommes à rentrer dans le canal de la naissance.

Hon sollicite la participation physique du public à l'intérieur même de son corps : elle ouvre son gigantesque vagin pour laisser entrer les visiteurs et les faire participer à des activités conçues par les trois artistes.

Le public entrant dans Hon, 1966

Cette incarnation subjective de la femme fait écho au viol commis sur l'artiste mais aussi aux idées reçues de l'époque sur l'impossibilité pour les femmes d'être de grandes artistes. Ces idées étaient de plus en plus dénoncées et contestées par les féministes telles Simone de beauvoir et Louise Bourgeois.

Cette oeuvre va susciter des critiques extrêmement diverses. Les uns y verront une focalisation sur la sexualité de la femme, une forme de primitivisme qui réduit le corps et l'esprit de la femme. Mais ces créations, n'étaient-elles pas conçues pour s'insurger contre l'oppression du patriarcat qu'avaient vécue Saint Phalle et sa mère ?

Hon 1966 Maquette Stockholm, Moderna Museet

Papier mâché peint sur grillage

Hon constitue une étape qui va mener l'artiste vers une nouvelle création : le corps-maison. C'est à partir de cette sculpture qu'elle imaginera les maisons privées ou les parcs de sculptures. Hon fut terminée juste avant sa décision de se tourner vers une dimension plus festive.

 

En 1967, le gouvernement français commande un pavillon d'expo 67 pour l'exposition universelle de Montréal. Ce sera un jardin de sculptures posé sur le toit du pavillon : "le Paradis fantastique" réalisé par Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely. "Il s'agissait d'un combat amoureux entre les Nanas de Saint Phalle et les machines de Tinguely".

"Pour moi, mes sculptures représentent le monde de la femme amplifié, la folie des grandeurs des femmes, la femme dans le monde d'aujourd'hui, la femme au pouvoir. Et en face des sculptures, il y aurait les machines agressives, menaçantes de Tinguely qui représentent le monde de l'homme". Niki de Saint Phalle

Lre Paradis fantastique pour Montréal, octobre 1967

Photographie de Shunk-Kender

La prise de pouvoir sur l'extérieur dans l'espace public, Niki de Saint Phalle la revendique et construit à une échelle monumentale afin d'engager la lutte entre les sexes. Son maître reste l'architecte Antoni Gaudi dont elle admire le Parc Güell à Barcelone. Elle rêve de palais, motif récurrent, mais commence par une maison faite de cases pour un univers de poupées qui prendra petit à petit des dimensions plus importantes.

Le Palais (Auberge) 1978-1979 Santee, Niki Charitable Art Foundation

Polyester peint (54x181x120 cm)

Saint Phalle est une pionnière dans ces années 1960, 1970. Elle est aidée par Jean Tinguely dont elle partage la vie, ses assistants et Pontus Hultén. Elle a pour objectif la réconciliation entre les sexes mais le trajet est malgré tout assez long, de la femme domestique à la femme architecte et de la "femme artiste à l'artiste femme".

En 1977, Niki de Saint Phalle part au Guatemala et au Mexique où elle visite les sites précolombiens : Palenque et Teotihuacan. Elle découvre de nouveaux mythes sur lesquels elle va s'appuyer pour réaliser le "Jardin des Tarots". Elle avait appris à jouer aux Tarots avec Eva Aeppli, première épouse de Jean Tinguely.

Elle commence à mettre en oeuvre son "Jardin des Tarots" en 1978. Il sera installé sur le terrain de Carlo et Nicola Caracciolo en Toscane. Elle réalise vingt deux sculptures monumentales de structures de fer, recouvertes de grillages sur lesquels elle fait projeter du béton. Le tout sera recouvert de miroirs de verres et de carreaux de céramique moulés et cuits sur place. Toutes ces sculptures reflètent la nature, le ciel et le soleil. L'artiste finance entièrement ce projet grâce à ses sculptures précédentes et aux parfums qu'elle a créés.

Vue d'ensemble du Jardin des Tarots

Photographie de Laurent Condominas

L'artiste s'est inspirée pour ses sculptures des cartes de jeu de Tarots dit de marseille du XVIIe siècle et de celui créé par Rider Waite en Angleterre en 1910 ; les Primitifs siennois l'ont influencée pour les couleurs.

La Papesse du jardin des Tarots, Garavicchio, Italie

Photographie de Laurent Condominas

L'eau est très importante pour Niki de Saint Phalle. Elle représente un symbole de naissance et de régénération. C'est ainsi qu'à l'entrée du jardin, une source jaillit de la bouche ouverte de la statue de la Papesse. La bouche ou la grotte devient le ventre de la nature. Elle représente pour l'artiste "l'irrationnel inconscient". Elle évoque aussi les statues de jaguar de la civilisation olmèque qui symbolise la naissance de l'individu. La main levée recouverte de miroirs est un symbole d'accueil. Le serpent grimpe sur la Papesse, c'est un esprit gardien des civilisations. Cet animal rend hommage au grand lézard du parc Güell. L'araignée à droite revient chez l'artiste comme dans ses débuts : protectrice ou dévastrice ?

 

 

L'impératrice au jardin des Tarots

Photographie de Katrin Baumann

L'impératrice est la grande déesse, c'est l'utérus maternel. Niki affronte le thème de la maternité comme dans les Accouchements, vingt ans après avoir abandonné mari et enfants. La sculpture apparaît comme une sphinge à la peau noire inspirée des iconographies grecques et égyptiennes. Le manteau en mosaïque bleu parsemé d'étoiles est une citation du ciel de Giotto peint sur le plafond de la basilique d'Assise. Les tesselles de céramique qui constituent le revêtement de l'Impératrice sont ornées de la Vénus de Botticelli conservée au musée des Offices de Florence. Son visage sombre est un hommage aux minorités noires américaines. En 1983, Niki habitera cette sculpture où l'interieur sera recouvert de miroirs.

Détail du revêtement de l'Impératrice orné du profil de la Vénus de Botticelli

 

 

Vue de la Force au Jardin des Tarots, 1987

Photographie de Larurent Condominas

C'est une femme qui détient la carte de la Force, elle est la gardienne des lieux. Elle figure l'artiste qui a réussi au bout de longues années à se libérer du père incestueux qui n'a pas su remplir son rôle protecteur.

 

Vue de la Lune au jardin des Tarots, 1985

Photographie de Katrin Baumann

En 1993, la santé de Niki de Saint Phalle se dégrade et elle reste désormais à La Jolla en Californie. Elle voulait préserver ce jardin des Tarots si fragile au temps qui passe. Il sera ouvert au public seulement quelques heures par jour d'avril à octobre.

En 1994, Niki de Saint Phalle commence à imaginer un autre jardin de sculptures. Elle l'installera dans le parc d'Escondido près de San Diego, le Queen Califia's Magical Circle, hommage à la Californie. C'est un rappel que l'identité de la ville de San Diego a été marquée par les peuples indigènes d'Amérique et les minorités hispaniques.

 

Fin 2001, l'artiste est victime d'une pneumonie. Son état s'aggrave début 2002. Elle disparaît le 21 mai 2002 à l'hôpital de San Diego. Ses cendres seront dispersées dans l'Océan Pacifique par sa fille Laura. Le jour du vernissage du parc Queen Califia's Magical, le 26 octobre 2003, un an après la mort de l'artiste, un grave incendie ravage les collines aux alentours de San Diego et s'arrête juste devant le parc d'Escondido. Cet événement est ressenti comme un symbole de mort et de résurrection, tel le phénix qui renaît de ses cendres.

 

Toute sa vie, Niki de Saint Phalle a cherché à s'affranchir de l'autorité masculine et à exister par elle-même. Elle a exorcisé à travers son art et ses écrits (Traces), les traumatismes subis dans son enfance en essayant, non pas de les oublier, mais de vivre avec, le plus agréablement possible. Les magnifiques couleurs de ses Nanas et de ses sculptures nous transportent dans un autre monde tout au long de cette exposition faite de joie apparente. Nous sommes malgré tout interpellés par les problèmes qu'elle pose au cours de ses entretiens filmés, violence, tolérance, sexisme, qui sont toujours d'actualité, raisonnant comme un leitmotiv dans le contexte mondial.

"Depuis l'âge de vingt ans, j'ai essayé toutes sortes de psychothérapies. Je cherchais une unité intérieure que je ne trouvais que dans le travail. Je voulais pardonner à mon père d'avoir essayé de faire de moi sa maîtresse lorsque j'avais onze ans. Mais dans mon coeur, il n'y avait qu'une rage et une haine farouches". Niki de Saint Phalle

D'écrire "Traces" et de me rémémorer m'ont aidée à changer mon paysage intérieur et à réaliser que mon père était une personne très complexe". Niki de Saint Phalle

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BIBLIOGRAPHIE

 

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