Picasso.Mania

 
                 
 

 

 

Pablo Picasso Autoportrait 1901

(1880-1973)

A l'automne 2008, les Galeries nationales du Grand Palais présentaient l'exposition "Picasso et les Maîtres" qui permettait de comprendre comment Picasso, vers 1950, avait réinterprété les grands maîtres du passé, Velasquez, Delacroix, Manet, en déconstruisant et reconstruisant leurs oeuvres afin de s'inscrire dans la lignée de la grande peinture occidentale.

Si Picasso a tant retranscrit la peinture des autres, qu'a-t-il lui-même transmis ?

Picasso-Mania, l'exposition que le Grand Palais présente cet automne, du 7 octobre 2015 au 29 février 2016, nous permet de répondre à cette question. 

Après la Seconde Guerre mondiale, le nom de Picasso est synonyme de génie artistique moderne. Son

véritable testament artistique fut l'exposition au Palais des Papes à Avignon en 1973. Il laissait à la génération des années quatre-vingt l'invention d'une nouvelle écriture picturale basée sur la liberté, l'éclectisme, l'esthétique brutale, éléments qui sont exploités par des peintres contemporains. Les artistes pop américains, les nouveaux réalistes puis les artistes de la nouvelle figuration intègrent dans leurs oeuvres des références à Picasso. Il devient à son tour dans les tableaux de Roy Lichtenstein, Jasper Johns, Arroyo ou Erro, le maître que l'on réinterprète.

 

 

Les Demoiselles d'Avignon, 1907

New York

Faith Ringgold : Picasso 's Studio, 1991

Worcester

Depuis la Renaissance, la peinture était une copie toujours insatisfaisante de la réalité, souvent une interprétation décorative et littéraire d'un monde transfiguré par l'histoire, la religion et la mythologie. Depuis le milieu du XIXe siècle, elle devenait la photographie d'un spectacle.

Au début du XXe siècle, on décide de ne pas imiter, le but de la peinture c'est la peinture elle-même. Il s'agit de ne pas représenter seulement "ce que l'on voit mais de peindre ce que l'on conçoit". Le remède : Cézanne. Sa rétrospective au Salon d'automne de 1907 va déterminer toute l'évolution ultérieure de Picasso. Cézanne est un constructeur qui veut nous donner au maximum le sentiment de la présence réelle des objets et exprimer leurs volumes.

Picasso, suivi de Braque, de Juan Gris, décide de repartir à zéro. Il réalise en 1907 les "Demoiselles d'Avignon", c'est un coup d'état. Les Demoiselles d'Avignon sont des prostituées qui prennent des poses exhibitionnistes dans une maison close située dans la carrer d'Avinyo à Barcelone. A gauche, les trois personnes sont hispaniques mais avec des visages aux arêtes aigues, à droite, les visages des deux créatures sont des copies à peu près littérales de masques africains striés aux couleurs vives. Ce tableau est devenu une icône de l'art, à la fois sexuelle et exotique et de nombreux artistes le réinventeront.

A la fin des années 1960, Faith Ringgold milite à travers son art pour la reconnaissance des droits civiques de la communauté noire américaine. Dans une série narrative de douze tableaux, l'artiste met en scène en 1990 une jeune afro-américaine de seize ans, Willia Maria Simone, "échappée des champs de coton de Géorgie et des trottoirs de Harlem", qui séjourne à Paris où elle devient une égérie de la culture moderne. Faith Ringgold intervient dans un monde post-colonial où les rapports de domination sont encore bien ancrés.

 

 

Pablo Picasso : Buste de femme, 1907

Paris, Musée Picasso

Robert Colescott : Les Demoiselles d'Alabama, 1985

South Carolina, Museum of Art

L'art africain fut une des sources les plus précises du cubisme même si Picasso s'en défendait. L'oeil est représenté en saillie sur le visage et le nez est un solide géométrique médian autour duquel s'ordonnent les différents plans. Au-delà de cette géométrie, des étapes postcoloniales ont souligné les difficultés d'introduire l'art africain dans l'art occidental au début du XXe siècle. Une ségrégation maintenait les artistes non occidentaux hors de l'art moderne et l'art africain nous renvoyait la domination coloniale.

Robert Colescott, artiste afro-américain, après avoir fait des études à Paris et en Egypte, réinterprète des chefs-d'oeuvre de l'art occidental, en introduisant des personnages de couleur.

 

 

Pablo Picasso : Bouteille de vieux marc et journal, 1913

Paris, Musée Picasso

David Hockney : Nature morte, Guitare bleue, 1982

Los Angeles, Collection de l'artiste

Le cubisme est un épisode assez bref de la peinture contemporaine, de 1907 à 1914. Si Picasso a peint toute sa vie des toiles plus ou moins cubistes, pour Braque, l'aventure sera plus brève, mais en 1914 tout est dit. Picasso traite la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective. L'aspect des toiles est pétrifié et l'atmosphère est une espèce de fanatisme géométrique mais ces toiles n'en deviennent pas moins lisibles.

Ici, la pratique des papiers collés sera plus importante dans l'évolution du cubisme. Les découpes se présentent comme des formes simples, des rectangles que Picasso introduit ensuite dans ses tableaux où ils deviennent des plans colorés à partir desquels les objets sont suggérés. Ces plans sont des éléments abstraits mais en se condensant, ils résument l'apparence et la réalité de l'objet. Ce cubisme synthétique des années 1912-1913 marque la fin du cubisme analytique ou hermétique de 1909-1910, il révèle que "la peinture est d'abord une optique".

David Hockney, dans les années 1980, entreprend de relire le cubisme. Pour lui, "le cubisme est l'invention d'artistes pour lesquels la perception du monde intègre la dimension temporelle, le sens de la durée". Il utilise un appareil photographique Polaroïd et démontre, avec ses images réalistes, la posivité du cubisme. Il joue avec la vision rapprochée et la perception globale d'une même guitare. "Il suggère que l'oeil est un organe mobile, que sa vision comporte une composante tactile".

 

Pablo Picasso : Guernica, 1937 (non présent à l'exposition)

Madrid : Musée Reina Sofia

Dumile Feni : African Guernica, 1967

Afrique du Sud

L'oeuvre de Picasso, Guernica, est un cri de révolte et d'indignation contre les bombardements allemands au service des nationalistes sur la ville basque de Guernica le 27 avril 1937. Le tableau fut réalisé entre le début mai et le 4 juin 1937 pour le pavillon espagnol de l'Exposition universelle de Paris en 1937. Il a été conservé pendant toute la dictature franquiste aux Etats-Unis à la demande de Picasso et transféré à Madrid en 1981 où il est conservé depuis au Musée Reina Sofia.

La toile est structurée comme une pyramide dont la base est occupée à droite par le pied d'une femme qui s'enfuit en courant et à gauche par la main du guerrier mort. Le sommet de la pyramide ou le centre de la composition est déterminé par la lampe érigée par ce bras de femme dont on ne voit que la tête. Elle crie sa stupeur et son indignation. Cette lumière renvoie à l'espoir de la paix, la colombe dans l'arrière-plan obscur symbolise la justice et la vie qui sont aujourd'hui en danger.

C'est une scène d'épouvante aperçue dans l'instant, les gestes paraissent suspendus. Le mouvement est exprimé par la dislocation des personnages : la femme qui hurle à droite traduisant la peur devant l'incendie de l'immeuble provoqué par les bombes ; le cheval, prêt à s'affaisser, narines ouvertes, langue pendante, ressent l'extrême douleur de la lance qui a percé son flanc ; le paroxisme est atteint devant cette mère à gauche qui tient son enfant mort dans les bras. Toute cette scène est éclairée par le plafonnier, bombes qui engendrent la lumière du feu. Le taureau regarde cette scène avec calme et distance, c'est l'ennemi, la cruauté des nationalistes espagnols qui sont à l'origine de ce bombardement. Il assiste à la souffrance du peuple espagnol figuré par le cheval. Même si cette exaction a eu lieu la journée, Picasso a choisi d'utiliser le noir et le blanc afin d'en accentuer l'aspect dramatique. Ce tableau encore aujourd'hui s'impose comme le symbole de la lutte contre les horreurs de la guerre.

En 1967, l'artiste sud-africain, Dumile Feni, peint un African Guernica qui dénonce la politique d'apartheid de son pays. En 1970, les artistes américains se serviront de Guernica comme emblème pour dénoncer les exactions commises par l'armée américaine au Vietnam. Guernica sera réinterprété par l'artiste irakien al-Azzawi dans une toile où il illustre les massacres des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila.

 

 

Pablo Picasso : Minotaure à la carriole, 1936

Collection particulière

Jasper Johns : Les quatre saisons, 1985

Grand admirateur de Marcel Duchamp, Jasper Johns découvre Picasso à l'occasion d'une commande du MoMA à New York pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire de l'artiste. A partir des années 1980, Johns s'inspire très souvent de l'oeuvre du peintre espagnol. Il commence son cycle des Quatre Saisons, évocation des différentes phases de la vie, dont l'échelle et les étoiles dialoguent avec celles du Minotaure à la carriole. Dans le Printemps, il ne peut éviter le double portrait de profil, déterminé par les vases, qu'affectionne Marcel Duchamp, ainsi que la référence au "Duck-Rabbit" de James Coleman en 1941. Ce sont d'autres interprétations du réel que les mouvements artistiques surréalistes se sont ingéniés à remettre à l'ordre du jour pour susciter un trouble chez le spectateur car les différents aspects ne sont pas vus en permanence.

 

 

Pablo Picasso : Femme au chapeau bleu, 3 octobre 1939

Paris, Musée Picasso

Antonio Saura : Dora Maar, 1983

Genève

Si Picasso est connu du grand public, c'est sûrement par les différents types de déformation qu'il fait subir à la figure dans la seconde moitié des années 1930, ce qui entraîne communément la réflexion "c'est du Picasso". Il réintroduit dans ces années 1930, la coexistence des plans qui bouleverse les éléments du visage et leur organisation première. Ces femmes n'ont plus l'apparence humaine. La déformation grotesque traduit les angoisses de l'époque. Le 2 octobre 1939, les forces polonaises qui défendent le réduit de Hel se rendent à l'agresseur nazi.

En 1983, Antonio Saura expose à Paris une série d'oeuvres qui réinterprètent un portrait de Dora Maar, la Femme au chapeau bleu. L'artiste décuple la violence, le déchaînement dans des visages torturés par le pinceau.

 

 

Pablo Picasso : Femme au chapeau fleuri, 1939-1940

Collection particulière

Roy Lichtenstein : Femme au chapeau fleuri, 1963

Collection particulière

Le pop art rejette l'abstraction qui dominait l'art depuis les années 1940. Pour Roy Lichtenstein, ainsi que pour les autres artiste pop, Picasso est une icône contemporaine. Roy Lichtenstein considère dès les années 1950 que tout l'oeuvre d'un artiste peut être refait et que tout coexiste en art. En 1962, il reprend le thème de la Femme au chapeau pour en donner une version monumentale. Il avoue avoir créé quelque chose de personnel à partir de Picasso et entend ne pas cacher cette influence.

 

Pablo Picasso : Portrait de Jacqueline au chapeau de paille, 1962

Paris, Galerie Louise Leiris

Andy Warhol : Tête (d'après Picasso), 1985

Paris/Salzbourg

Andy Warhol comme Lichtenstein répond à la même entreprise de déconstruction. Il n'a cessé d'aspirer à égaler Picasso. En 1985, Andy Warhol découvre une série de peintures de Picasso de 1962 et donne sa vision du portrait de Jacqueline en simplifiant au maximum et en intensifiant la teinte. Il remet en question, comme l'avait fait auparavant Picasso avec les Maîtres, la valeur accordée aux modèles historiques, en imposant son style. Pablo Picasso est déjà devenu un classique.

 

 

Robert Doisneau : Les pains de Picasso, 1952

Photographie

Chéri Samba : Picasso, 2000 Acrylique

Collection particulière

Robert Doisneau en 1952 montre un artiste dans la simplicité de son quotidien. Les pâtissiers de Vallauris avaient créé des petits pains "Picasso" tirant profit de sa notoriété. L'artiste s'en était amusé et avait posé pour le photographe.

Chéri Samba, peintre populaire africain, s'inspire de cette représentation pour rendre hommage à Picasso. Il rappelle les références esthétiques comme la colombe que Picasso dessine en 1949 pour le Congrès mondial des partisans de la paix. La carte du continent africain apparaît derrière Picasso agrémentée d'un masque car plus que tout autre, Picasso a participé à la reconnaissance de l'art africain au travers de ses "Demoiselles d'Avignon".

Picasso laisse un double héritage, celui d'une peinture absolue, qui sera la source du renouveau pictural de la fin du siècle, et une iconographie puisée dans l'histoire de l'art, procédé qui sera largement exploité par les peintres des années soixante.

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